Après l’émeute, quoi ?
Dimanche 2 décembre 2018
On craignait que, comme la semaine passée, n’éclatent de sérieux incidents à Paris. Mais foi de parole policière, tout était prévu, tout était sous contrôle. Les « Gilets jaunes » qui voulaient manifester sur les Champs-Élysées seraient contrôlés et filtrés ainsi que cela a pu se pratiquer avec les gentilles manifestations syndicales lors de la loi El Khomri… Toutes les rues et avenues conduisant aux Champs-Élysées, de l’Étoile à la Concorde, étaient hérissées de murs métalliques infranchissables. Seulement voilà, les Gilets jaunes, en dehors de quelques-uns qui y consentirent, ne l’entendirent pas de cette oreille. Et, donc, tôt matin, vers 8 h 30, on assiste aux premiers affrontements Place de l’Étoile. Les Champs-Élysées sont vides tandis que dans l’ensemble des rues adjacentes se pressent des dizaines de milliers de personnes qui ne peuvent y accéder avec, au milieu et parmi elles, des « casseurs », des vrais, en compagnie de « Gilets jaunes » très remontés et de « gentils » et pacifiques « Gilets jaunes » qui regardent tous ces incidents avec sympathie. De leur côté, dans la plupart des interviews qui sont faites, on entend cette compréhension. Sans doute, eux-mêmes n’entendent-ils pas y participer, mais, non, ils ne condamnent pas, ils comprennent, ils en ont marre qu’on les prennent pour des c… et puisque le gouvernement affiche son intransigeance, alors, oui, il est bien possible qu’il faille en passer par là pour arriver à se faire entendre. Il semble que la leçon des luttes passées – la loi El Khomri, la loi travail, la réforme de la SNCF – ait été retenue…
Ce fut donc une longue, une très longue journée. Les policiers, quoique très nombreux, n’arrivent pas à faire face à la mobilité de tous ces jeunes qui les assaillent ici et, sitôt repoussés, reviennent ailleurs. Les grenades lacrymogènes et les grenades de désencerclement pleuvent comme à Gravelotte, les CRS doivent dans l’urgence être réapprovisionnés et les voitures de luxe brûlent, les vitrines de Noël de tous ces quartiers huppés tombent les unes après les autres, les magasins des Grands boulevards doivent être évacués. Bref, ce n’est plus une manifestation, c’est une émeute, une insurrection !
Alors, bien sûr, les chaînes d’info continue en font leur miel. Toute leur attention est focalisée sur ce qui se passe à Paris. Les Gilets jaunes ont saccagé l’Arc-de-Triomphe, quel scandale, quelle ignominie ! Ils n’ont vraiment aucun respect ! Ils sont même allés chanter la Marseillaise autour de la Flamme du Soldat inconnu, rendez-vous compte ! La façade de l’Arc-de-Triomphe a été taguée, quelle horreur ! Au passage, si nombre de ces tags étaient de douteuse orthographe, on attribuera la palme à celui-ci : « Vive le vent ! Vive le Vent ! Vive le Vandalisme ! », œuvre d’un poète, à n’en pas douter… Mais, au passage, ce que ne montrent pas les chaînes d’information en continu et ce qui circule sur les « réseaux sociaux », ce sont ces images de « casseurs » qui sortent de cars de police, enlèvent leurs brassards, habillés de pied en cap avec masques, baskets, blousons et ne se distinguent en rien des vrais casseurs. Des images (voir ici) qui instillent le soupçon que toutes ces violences sont voulues par le pouvoir…
Pendant, donc, que Paris est « à feu et à sang », la province n’est pas en reste. Des dizaines de milliers de « Gilets jaunes » défilent dans les grandes villes ou filtrent voire bloquent ronds-points et péages d’autoroutes. À Marseille, on fait dans la diversité. Des Gilets jaunes sur le Vieux-Port, des syndicats et partis politiques à la Préfecture, des manifestants contre l’habitat insalubre au Cours Julien. Disons-le, la manifestations syndicalo-politique devant la préfecture était assez misérable. Quelques dizaines de personnes, tout au plus et le sentiment qu’on n’était pas là dans la grande fraîcheur d’âge. Bref, un étrange sentiment de « vieux monde » en voie de disparition, déprimant... Par contre, côté Cours Julien, beaucoup de jeunes ou, en tout cas, d’actifs, de 20-50 ans. Mais aussi ce sentiment que ceux-ci avaient assez peu à voir avec ceux du Vieux Port, les Gilets jaunes. En sorte que lorsque tout ce petit monde a convergé pour aller devant la mairie de Marseille, l’unité n’allait manifestement pas de soi. En d’autres termes, on avait le sentiment qu’entre ces citadins et ces Gilets jaunes de la « périphérie », l’unité que d’aucuns souhaitaient n’était pour l’heure pas au rendez-vous. Et, puis, bien sûr, comme ailleurs, on eut droit à la pluie de grenades lacrymogènes pour empêcher la manifestation de parvenir à la Mairie. La journée ne pouvait rester pacifique. Et, donc, là aussi, à partir de 17 h, les affrontements ont commencé. Les jeunes sont montés au créneau, les vitrines ont sauté, etc.
Le pays est sous le choc. Bien évidemment, les représentants du pouvoir crient au viol. Ils « comprennent » la colère mais pas les violences. Rien ,nous disent-ils en chœur, ne justifie la violence. Et de verser des tombereaux de larmes sur ces malheureux habitants des quartiers huppés qui entourent les Champs, de tous ces honnêtes commerçants qui ont tant perdu, etc. Il est vrai que s’il est un public peu habitué à de telles violences, c’est bien celui-ci et sans doute ont-ils « chié dans leur froc ». Mais, pour mémoire, à tous ces oublieux de l’histoire, il peut n’être pas inutile de rappeler qu’en Mai 1968, des voitures brûlées, des barricades, des commerces saccagés, il y en eut de nombreux.
Nuit du 10 au 11 mai, rue Gay Lussac à Paris...
et, le 13 mai, grèves dans tout le pays et plus d'un million de manifestants dans les rues.
Reste donc, au lendemain de cette « insurrection », à voir comment va réagir la pouvoir et, accessoirement, les forces politiques du pays.
En fin de soirée, ce samedi, on apprend que Jupiter tient une conférence de presse à Buenos-Aires à l’issue du G20 auquel il a participé. La France attend donc cette réaction, ou plutôt la France attend que le monarque s’exprime sur ce que le pays vient de connaître. Au lieu et place, on a droit à un long satisfecit de l’action de la France au G20, c’est-à-dire une autopromotion de « sa Majesté ». Et, en fin de conférence, 30 secondes pour regretter, pour condamner les violences qu’a connues le pays. Autant dire rien. C’est sans doute sur BFM, qu’on sait peu critique à l’endroit du pouvoir, que l’image fut la plus saisissante puisque pendant qu’à gauche de l’écran défilaient les images des violences des Champs-Élysées, la partie droite montrait un président parlant de politique internationale… pour, au demeurant, n’en rien dire de très important. Bref, un non-événement, le sentiment largement partagé que, décidément, cet homme-là est « ailleurs », « déconnecté », « indifférent », etc. Tout juste consent-il à indiquer à un journaliste que, sitôt rentré, il tiendrait une réunion ce dimanche avec le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur. Mais pour décider quoi ?
Car, évidemment, c’est bien là le souci. Quelques options s’offrent à lui et d’aucuns le pressent de « faire un geste » pour faire retomber la pression. Autrement dit, lâcher du lest. Par exemple, annuler la hausse des prix des carburants prévue en janvier. Mais les mêmes reconnaissent qu’après trois semaines de mouvement, ce n’est pas, ce n’est plus le seul point de blocage. Autrement dit, que lâcher là-dessus ne suffira pas. Quelques hardis « marcheurs » suggèrent qu’on revienne sur l’ISF… Mais, bien sûr, d’autres voix se font entendre. Ainsi voit-on sur les plateaux télés ces « éditocrates », telle Nathalie Saint-Cricq, expliquer que lâcher c’est se renier. Et que, dès lors, plus aucune réforme ne pourrait plus passer, la réforme des retraites, par exemple… Autrement dit, et sans le dire, ils supplient Emmanuel Macron de tenir, quoi qu’il en coûte. Et, du coup, on entend le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, « Casta » pour les intimes, « Doudou » pour la plus intime, expliquer sur BFM à 21 h, qu’il pourrait recourir à l’État d’urgence, qu’« il n’a pas de tabou, qu’il est prêt à tout regarder ». Diable ! L’État d’urgence, rien moins et alors qu’on vient de mettre dans la loi l’essentiel des restrictions de libertés que contenait cette mesure d’exception auparavant. Les forces de police sont manifestement à bout. Plus de 60 000 policiers étaient mobilisés hier. Alors quoi ? L’Armée, la « Grande muette » ? Est-ce bien raisonnable ? Et n’y a-t-il pas là le risque de voir cette jacquerie, cette révolte se transformer en révolution. On se souvient qu’en 1968, le Général de Gaule avait cru bon aller faire un tour à Baden-Baden pour consulter le général Bigeard et en était revenu avec une solution politique, la dissolution de l’Assemblée nationale. Et on se souvient aussi de ce qui advint : une marée d’élus de droite avec 367 sièges pour l’UDR, les RI et divers droite contre 91 sièges pour l’opposition. On avait alors parlé de chambre « bleu horizon ». L’ennui, c’est que 2018 n’est pas 1968. 50 cruelles années sont passées par là. Les syndicats et partis politiques sont manifestement « out ». Les « corps intermédiaires » que le pouvoir n’a eu de cesse de mépriser n’ont plus la cote. Les « Gilets jaunes » et, avec eux, une large partie du pays, se détournent de ce « vieux monde » qui les a tant trahis. Ensuite, et contrairement à 1968, point de lueur d’espoir en vue. La certitude que demain sera pire qu’hier est largement partagée. Et, avec elle, le sentiment que la seule façon de s’en sortir est de « renverser la table ». En outre, le pouvoir peut difficilement espérer que les urnes lui donnent raison. Il est clair que la majorité actuelle de l’Assemblée nationale n’a aucune chance d’être reconduite. Autrement dit que, s’il fallait se résoudre à retourner aux urnes par voie législative, la plupart des députés LREM seraient battus. Sans compter qu’il n’est pas certain que l’annonce de telles élections calmerait la fureur populaire. Tous ces Gilets jaunes lâcheraient-ils leurs ronds-points, leur barrages divers ? Autre solution : la démission d’Emmanuel Macron. Hara-Kiri, en quelque sorte… C’est certes la demande unanime des Gilets jaunes et, pour le coup, il est fort à parier qu’elle permettrait sans doute de panser les plaies, de rétablir l’ordre. Mais, l’ennui, c’est la suite. Car, en cas de nouvelle élection présidentielle, il ne va pas de soi que le résultat serait identique à celui observé en 2017. Qui dit qu’on ne va pas se retrouver au second tour avec un duel Le Pen – Mélenchon ? Ou un remake Macron – Le Pen avec, cette fois, une forte tentation de « renverser la table », autrement dit une « blonde » vainqueur…
Bref, dans les allées du pouvoir, on cogite, on évalue, on phosphore… Et le retour aux urnes est sans doute la réponse la moins probable. Trop d’incertitudes ! Trop risqué ! On saura sous peu quels choix a fait le pouvoir. Mais il est clair qu’on est « sur le fil du rasoir », que tout peut arriver, que la seule dénonciation des « violences » ne suffira pas. Rendez-vous est d’ores-et-déjà pris pour samedi prochain. Tic-tac, tic-tac…
@ suivre…
P.S. : par humanité, on évitera de commenter l’initiative parlementaire de Jean-Luc Mélenchon qui, avec les députés du Parti communiste, a choisi de déposer une motion de censure au Parlement. C’est tellement sans espoir de la voir votée, compte tenu de la majorité absolue des sièges dont dispose le pouvoir, que l’on voit mal le « peuple des ronds-points » s’y intéresser.
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