Jauniversaire et perspectives
Dimanche 17 novembre 2019
- Un an déjà…
- 5 décembre : vers la « convergence des luttes » ?
- Féminisme et État de droit
- Nouveau coup d’État en Amérique latine
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L’hiver a du bon… Avec lui, la moindre tentation de faire autre chose que de se réfugier au chaud et écrire…
- Un an déjà…
C’est entendu, l’acte 53 des Gilets Jaunes, autrement dit le premier anniversaire de cette révolte qui fit trembler le pouvoir macronien, n’a pas été à la hauteur des espérances de ses acteurs. 28 000 manifestants dans toute le pays « selon le ministre de l’intérieur », 44 000 selon le « nombre jaune », autrement dit le site favorable au mouvement qui recense, acte après acte, les manifestants sur Facebook (voir ici), ce n’est pas une déferlante, tout juste le signe que ce mouvement n’est pas mort, que, comme on se plaît à le dire ici et là, « la braise couve sous la cendre ».
Le pouvoir, bien sûr, a tout fait pour que ce jour anniversaire soit « de faible intensité » via une tactique maintenant parfaitement au point de contrôles, d’interpellations « préventives » et d’agression des manifestants dès le début des rassemblements. Ainsi a-t-on pu voir le préfet de Paris, le sinistre Lallement, interdire la manifestation à Paris dès les premiers incidents survenus Place d’Italie, incidents que les forces de l’ordre avaient elles-mêmes provoqués… Bien évidemment, les médias mainstream ne relèveront rien de tout cela et ne retiendront que les poubelles qui brulent, les devantures des banques qui sont tombées et les quelques « blacks blocs » qui avaient fait le voyage. On a maintenant l’habitude et nul ne s’en émeut désormais…
Ce faible nombre de manifestants tient bien sûr d’abord à la lassitude des Gilets jaunes eux-mêmes. Nombre d’entre eux sont « rentrés dans leur coquille », ont repris le cours de leur vie difficile et ont le sentiment que tout cela n’a finalement servi à rien. Les fins de mois ne se sont en rien améliorées, les 17 milliards lâchés par le pouvoir n’ont en rien changé leur quotidien et toutes ces manifestations sont désormais vécues comme très risquées. Les éborgnés, les mutilés ne l’ont pas été pour rien. Il s’agissait de faire peur au Gilet Jaune « de base ». Ça a marché, très bien marché. Restent donc les plus « vaillants », les plus déterminés, la frange de ceux et celles qui ne veut rien lâcher, autrement dit la queue du mouvement, celle qui continue à se réunir, qui tient des « ateliers constituants », qui cherche une issue, qui tente de s’organiser. L’ennui, c’est que le gros des troupes n’est plus là. Les ronds-points ont tous ou presque été évacués et les ADA – Assemblées des Assemblées – ont désormais peu à voir avec le public initial qui manifestait il y a un an. S’ébroue en son sein une frange anarcho-autonome qui fait la pluie et le beau temps et qui bloque tout tentative d’organisation. Qu’ils ne soient mandatés par personne importe peu, ils exercent leur pouvoir d’autant plus facilement que ceux qui y viennent, avec un mandat, ne sont en rien coordonnés. Lors de la dernière ADA qui s’est tenue à Montpellier au début du mois de novembre, tout juste ont-ils dû concéder un appel à rejoindre les manifestations du 5 décembre. Mais ils ont réussi à bloquer toutes les tentatives d’organisation du mouvement au nom du « pas de chef », « pas de direction » qui fait que, depuis un an, ce mouvement patine, coupe toute tête qui dépasse. Les principales figures du mouvement, les Priscillia Ludoski, François Boulo, Jérôme Rodrigues, Maxime Nicolle alias Fly Rider, etc. sont interdits d’ADA ! Comment s’étonner dès lors qu’à l’occasion de ce premier anniversaire du mouvement, la mayonnaise ne prenne plus ? Que ces réunions soient ignorées de la masse des Gilets Jaunes ? Misère de l’anarchisme ainsi conçu ! Ces gens-là sont décidément les meilleurs alliés du pouvoir.
- 5 décembre : vers la « convergence des luttes » ?
Le pouvoir, on l’a compris, n’a plus rien à craindre du mouvement des Gilets Jaunes. Mais, dans sa volonté de poursuivre sa politique, envers et contre tous, avec, en particulier, la remise à l’agenda de la réforme des retraites, un autre bras de fer se profile. C’est qu’en effet, le nouveau système de calcul des retraites comptabilisant des points acquis tout au long de la « carrière » a une conséquence évidente et parfaitement voulue : toutes les retraites vont baisser*. Que ce soit dans le secteur privé où, depuis la réforme Balladur de 1993, on calcule sur la base des « 25 meilleures années » ou dans la Fonction publique où les pensions sont calculées à partir des six derniers mois, tous ont à perdre avec le nouveau système. Ceux qui vont y perdre le plus sont évidemment les fonctionnaires puisque même si le nouveau système prévoit d’intégrer les primes dans le calcul, la majorité des fonctionnaires, les enseignants en particulier, ne bénéficient que de très faibles primes. Instruit de cette difficulté, le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, croit pouvoir convaincre en annonçant que les rémunérations des enseignants seront revalorisées afin de compenser le manque à gagner de la réforme. Personne, bien sûr, ne peut le croire puisque, « en même temps », le point d’indice qui sert de base de calcul à la rémunération est « gelé » depuis 8 ans, entraînant de significatives pertes de pouvoir d’achat, et que la « règle des 3 % » interdit au gouvernement de revaloriser significativement les salaires de ses agents.
* Le lecteur pourra, à ce sujet et utilement, revoir ici et partager ce que déclarait François Fillon lors de sa campagne présidentielle devant un aéropage de patrons réunis le 10 mars 2017 à la Fondation Concorde…
L’ensemble des salariés est donc touché par cette réforme et, de tous côtés, s’annonce une volonté de ne pas la laisser passer. Même la CFDT, pourtant peu « frondeuse », croit utile de dire qu’en l’état elle ne peut soutenir cette réforme, que pourtant elle applaudit sur le fond…
Autre front qui ne semble en rien faiblir, celui de la Santé. Les urgences des hôpitaux sont en grève depuis huit mois et, ce 14 novembre, s’est déroulée une grande manifestation à l’appel des collectifs inter-hôpitaux et inter-urgences, avec le soutien des syndicats nationaux et professionnels, pour « sauver l’hôpital public ». Infirmières, médecins, urgentistes, internes, cadres ou agents hospitaliers, toutes les « blouses blanches » ont « battu le pavé » entre Port-Royal et les Invalides. Une unité aussi remarquable que raririssime. C’est qu’en effet, au fil des budgets que « gauche » et droite votent depuis des années, les hôpitaux sont mis dans l’incapacité de faire face à leurs obligations. Ainsi, et le droit fil, à dans la cadre du PLFSS 2020 le gouvernement par la voix de la ministre Agnès Buzyn s’enorgueillit d’augmenter les dépenses de l’assurance maladie de 2,3 %, tout en sachant que le système de santé va devoir faire face à une augmentation de la demande de 4,5 %.
Ces contraintes financières ne sont évidemment pas sans conséquence « sur le terrain » puisque cela signifie, de fait, année après année, une dégradation des soins et des conditions de travail des agents. Fonctionnaires de la FPH, comme l’ensemble des fonctionnaires, ils voient leur rémunération stagner – le gel du point d’indice – et la « pression managériale » s’accroître avec des directeurs d’hôpitaux dont le seul rôle est de « contrôler les dépenses » et, à cette fin, de gérer la pénurie, en particulier celle qui règne au niveau des personnels. Les « services » sont ainsi totalement désorganisés, tel agent intervenant selon un planning venu d’en haut dans un service puis un autre, interdisant, de fait, que se constituent des équipes stables. Les remplacements ne sont pas assurés, chacun est prié en conséquence de se sentir coupable de n’être pas là puisque son travail doit alors être assuré par ceux qui y sont. Jusqu’aux « patrons » qui, après une époque à leurs yeux bénie où ils étaient les « seuls maîtres après Dieu », sont désormais rangés au rayon des accessoires, leurs avis n’étant ni pris ni entendus. Dans un tel contexte de délabrement, l’hôpital public, navire amiral attirant les meilleurs, se voit boudé par les jeunes générations de médecins, en particulier les meilleurs, qui trouvent dans le privé des rémunérations et des conditions de travail bien meilleures. Là où auparavant ces « meilleurs » trouvaient à l’hôpital tout à la fois le lieu d’exercice de leur passion mais aussi pouvoir et considération avec une carrière universitaire valorisante, les nouveaux ne trouvent que tracas et mépris. En d’autres termes, c’est jusqu’au plus haut de la hiérarchie hospitalo-universitaire que règne le malaise. Ne se voir entendu qu’à travers le filtre des tableaux excel n’est pas exactement le rêve qu’ils avaient fait.
La tribune publiée dans Le Monde du 13 novembre par soixante-dix directeurs médicaux des départements médico-universitaires « L’hôpital public s’écroule et nous ne sommes plus en mesure d’assurer nos missions » témoigne de ce désarroi et mérite d’être lue attentivement tant pour les revendications qu’elle affiche que pour ce qu’elle dit de la situation de l’hôpital public et de ce qui le menace. La voici :
« Nous, directeurs médicaux des départements médico-universitaires (DMU), nouvelles structures au sein de l’AP-HP, chargés de coordonner les services hospitaliers et piloter les projets hospitalo-universitaires, souhaitons vous informer des difficultés croissantes au sein de l’hôpital public, qui font craindre un point de rupture irréversible.
L’hôpital public français a acquis depuis des décennies une réputation d’excellence et une renommée internationale assurant des missions de soins les plus modernes, pour les enfants et les adultes, accessibles pour tous, ainsi que les missions de recherche et de formation. Nous vous alertons car ce système s’écroule et nous ne sommes plus en mesure d’assurer nos missions dans de bonnes conditions de qualité et de sécurité des soins.
Des centaines de lits d’hospitalisation de médecine et de chirurgie, des dizaines de salles d’opération à l’hôpital public fermés, et chaque semaine des unités de soin ferment. Les conséquences : des conditions d’accès aux soins dégradées, la qualité et la sécurité des soins sérieusement menacées.
Les équipes soignantes démotivées
L’accès au diagnostic et aux soins médicaux et chirurgicaux à l’hôpital public est extrêmement difficile, et les équipes soignantes démotivées. Les délais de programmation des interventions s’allongent, les soins urgents ne sont plus réalisés dans des délais raisonnables. Les usagers sont de plus en plus obligés de se tourner vers les établissements privés. Trop peu de recrutements de soignants sont en vue pour espérer un retour à la normale du « système sanitaire ».
Des centaines de postes de soignants (pourtant budgétisés) ne sont pas pourvus ; et, plus grave encore, des soignants quittent l’hôpital public. Cela concerne les infirmiers dans les services médicaux et chirurgicaux de l’hôpital (IDE), les infirmiers anesthésistes, de bloc opératoire, les aides-soignants, les professionnels de rééducation dont les masseurs-kinésithérapeutes, les manipulateurs en radiologie, en médecine nucléaire et en oncologie radiothérapie, les techniciens de laboratoire et les préparateurs en pharmacie. Cela concerne aussi les médecins dont les médecins anesthésistes-réanimateurs, les biologistes et d’autres catégories professionnelles.
Le résultat est une surcharge de travail quotidien croissante et un épuisement des soignants restants ainsi que des cadres de santé, chargés de gérer au quotidien des équipes de soignants sous tension. Pour maintenir les lits ouverts et poursuivre l’accueil des patients, il est nécessaire de faire appel aux soignants restants en leur demandant de réaliser des heures de travail supplémentaires ou à des personnels soignants intérimaires extérieurs appelés au fil de l’eau pour combler les manques mais sans expertise dans les spécificités des différents services. La qualité de vie au travail est devenue un enjeu prioritaire des établissements de santé, car 49 % des professionnels de santé sont exposés au burn-out ; le manque de ressources et la surcharge de travail, les transports sont pour 64 % responsables de ces risques psychosociaux.
La non-revalorisation salariale des personnels paramédicaux
La diminution chaque année de la valeur financière des séjours hospitaliers a obligé à « produire » toujours plus de séjours et à raccourcir leur durée. Cela a été aggravé par des plans d’efficience annuels successifs, avec réduction progressive des effectifs paramédicaux des services hospitaliers pour maintenir le budget de chaque hôpital.
L’objectif national des dépenses d’assurance-maladie (Ondam), montant prévisionnel établi annuellement pour les dépenses de l’assurance-maladie et celui en particulier consacré à l’hôpital public, est revu insuffisamment à la hausse, ce qui aggravera la situation de l’hôpital public et fait craindre le pire pour demain dans un contexte de vieillissement de la population et d’augmentation de la fréquence des maladies chroniques.
L’absence d’attractivité de l’hôpital public particulièrement est également le fait d’une non-revalorisation salariale des personnels paramédicaux (en premier lieux des infirmiers) depuis plusieurs années. C’est particulièrement vrai à l’AP-HP et plus largement en Ile-de-France, où les salaires actuels ne tiennent pas compte des coûts des loyers, de la vie, propres à la région.
Les chirurgiens ne peuvent plus opérer faute d’accès au bloc opératoire, et sont de plus en plus nombreux à rejoindre des structures privées. Une disparité des salaires de base et du tarif des gardes (pour assurer la continuité de service toute l’année), de praticiens hospitaliers (PH) entre le public et le privé : jusqu’à trois fois plus dans les établissements privés. La fuite des médecins des hôpitaux universitaires met en péril la formation de toute la profession et, au-delà, le niveau de la santé en France.
Nos revendications sont les suivantes : réviser à la hausse l’objectif national des dépenses d’assurance-maladie – le Parlement vote actuellement son montant (première lecture le 29 octobre) ; revaloriser le salaire des personnels paramédicaux, infirmiers en premier lieu, et des médecins, en plus de reconnaître et de valoriser les responsabilités exercées par ces professionnels ; améliorer l’attractivité, le maintien des conditions de vie des soignants, en facilitant l’accès aux logements à proximité des lieux d’exercice des agents et en créant des places en crèche.
Outre ces mesures d’urgence, le collectif appelle à une refonte complète du mode de financement et de la place de l’hôpital public dans notre système de santé.
Il est urgent de retrouver les effectifs au complet dans les services hospitaliers pour permettre la réouverture des unités d’hospitalisation, des salles d’opération et consolider la sécurité, la qualité des soins et la formation professionnelle. »
Alors, bien sûr, on peut cyniquement se demander comment tout ce beau monde a pu, « en même temps », voter aussi massivement et dès le premier tour pour Emmanuel Macron… On sait que beaucoup d’entre eux ont cru qu’avec la nomination au ministère de la Santé d’une des leurs, Agnès Buzyn, celle-ci, sachant de quoi il retourne, saurait convaincre le Président de la République de redresser la barre. C’est évidemment là naïveté coupable et d’autant plus coupable que l’on est là avec des gens instruits, cultivés et ayant une culture politique certaine. Bref, il n’y a pas que le « petit peuple » à croire aux promesses électorales qui, comme chacun le sait, n’engage que ceux qui y croient…
Dans un tel contexte, le pouvoir s’emploie au déminage. Sur le terrain des retraites, apparaît la « clause du grand-père », autrement dit l’option consistant à ne soumettre au nouveau système de retraites dit « à points » que les seuls entrants, autrement dit les jeunes entrant dans « la vie active » à la date d’entrée en vigueur de la réforme. But de la manœuvre : dire aux actuels actifs qu’ils conserveront leur actuel mode de calcul et que, par le fait, ils n’ont aucune raison de se mobiliser. Cela reviendrait donc à créer un 43ème régime de retraite… Bien évidemment, le pouvoir a en tête tout à la fois de démobiliser mais certains doivent aussi se dire qu’il y a de toute façon d’autres moyens de faire baisser les retraites. Il suffit, par exemple, et ça a déjà commencé, de ne pas revaloriser les retraites au niveau de l’inflation. On peut y ajouter, par décret, l’allongement de la durée de cotisation pour prétendre à une retraite « à taux plein ». Et, ça aussi, ce n’est pas nouveau. Bref, on peut continuer comme par le passé avec des réformes « paramétriques » qui aboutissent au même résultat. Seul risque : se voir taxer d’inconséquence et de céder « à la rue » par la droite LR tel un François Fillon qui, dernièrement, et à propos des Gilets Jaunes, a trouvé qu’Emmanuel Macron jouait « petit joueur », se vantant d’avoir réussi, lui, à mettre 2,5 millions de personnes dans la rue… contre lui ! S’agissant des hôpitaux, Emmanuel Macron en visite ce 14 novembre à Épernay dans la Marne a, lors d’une conférence de presse, cru bon d’annoncer « un plan d'actions renforcé et des décisions fortes » dont le contenu devrait être connu la semaine qui vient…
La crainte est grande pour le pouvoir de voir en ce mois de décembre s’agréger les mécontentements, voir se réaliser, pour de vrai, la « convergence des luttes ». Une chose est sûre, si le 5 décembre est un échec, il en sortira renforcé et même la « clause du grand-père » sera jetée à la poubelle. Mais si, à l’inverse, non seulement les « régimes spéciaux » de la SNCF et de la RATP, les fonctionnaires se mettent en grève et défilent nombreux dans tout le pays, mais aussi des salariés du privé et si, comme le craint le pouvoir, les salariés de lancent dans des grèves reconductibles ou illimitées, alors l’affaire sera sérieuse pour lui. Les organisations syndicales, hors CFDT et UNSA bien sûr, partout se mobilisent sur cette journée du 5 décembre. Elles sentent bien que l’heure est grave, qu’elles ont là une des dernières occasions de retrouver un rôle qu’elles ont perdu depuis longtemps. Leurs capacités de mobilisation, sans être réduite à néant, sont, on le sait limitées. Les militants se font vieillissants et de moins en moins nombreux. Leur nombre d’adhérents suit la même pente. La majorité des entreprises de ce pays n’a pas de section syndicale. La moitié des salariés de ce pays n’a jamais vu le moindre militant syndical. Et, bien sûr, le temps où, selon les mots restés célèbres d’André Bergeron, il y avait « du grain à moudre » est passé depuis longtemps. Chaque réforme depuis trente ans ou plus est une régression sociale sur laquelle, dans le meilleur des cas, on les « consulte », autrement dit on ne négocie pas. On fait mine de les recevoir, on les écoute, dans le meilleur des cas, et on passe outre.
Ainsi, et encore récemment, en a-t-il été de la réforme de l’assurance chômage qui va précipiter dans la pauvreté des millions de personnes quand, « dans le même temps » explose la misère. L’INSEE, dans son dernier rapport, estime que le taux de pauvreté s’établit à 14,7 %, en augmentation de 0,6 pt en un an (voir ici) et affiche que « la hausse des inégalités serait surtout liée à la forte augmentation des revenus des capitaux mobiliers désormais soumis au prélèvement forfaitaire unique, concentrés chez les plus aisés. » S’agissant de la réforme de l’assurance chômage entrée en vigueur le 1er novembre, elle augmente la durée de travail minimum pour y accéder de 4 à 6 mois tout en réduisant de 28 à 24 le nombre de mois sur lequel ceci s’applique. Conjointement, le « rechargement des droits » n’interviendra qu’au bout de six mois au lieu d’un. En une époque où 80 % des contrats de travail sont dans le cadre d’un CDD, cette réforme va évidemment précipiter dans la misère un nombre plus grand de chômeurs. Déjà, la moitié d’entre eux, avant la réforme, ne touchaient rien. Il est évidement que cette proportion va croître dans de dramatiques proportions. Derrière ces chiffres, des vies. Des vies « empêchées », des vies gâchées et… des morts. Car, on le dit peu, mais l’une des conséquence de toute cette misère, c’est parfois, de plus en plus souvent, des suicides. On connaît celui des paysans – un tous les deux jours que l’on retrouve, le plus souvent, au bout d’une corde dans une grange – mais le mal s’étend à bien d’autres catégories. Les policiers, qui retournent contre eux leur arme de service (54 depuis le début de l’année), mais aussi les enseignants (58 cette année) telle cette directrice d’école de Pantin, Christine Renon, ou bien cet étudiant, Anas K., qui s'est immolé par le feu devant le Crous de la Madeleine à Lyon. Et combien d’autres en particulier chez ceux qui, contrairement à ceux qui viennent d’être cités, ne laissent pas de mot d’explication, ne revendiquent rien, tous ces travailleurs perclus de dettes, pourchassés par les huissiers, qui ne voient pour seul remède que la fuite ultime, le suicide. À ce morbide tableau, il faudrait ajouter celui des familles détruites, des enfants délaissés, des violences conjugales, de tous ces drames qui jamais ne font l’actualité.
Cet océan de misère qui s’étend est lourd de menaces. Maltraiter ainsi le peuple, les peuples, ne peut que conduire à la catastrophe. Fasse que des solutions « raisonnables » soient trouvées, autrement dit que la résistance à ce rouleau compresseur mis en mouvement par le couple infernal Reagan-Thatcher trouve une solution politique. L’augmentation inconsidérée de la richesse de quelques-uns au prix de la misère chaque jour plus grande du plus grand nombre ne peut indéfiniment continuer. En ce sens, fasse que le 5 décembre soit le premier pas d’une « reconquista » dans notre pays. Sinon…
- Féminisme et État de droit
L’actualité, ce sont aussi ces 123 « féminicides » depuis le 1er janvier, un tous les trois jours… Autrement dit, toutes ces femmes qui sont mortes sous les coups d’un homme, le plus souvent un conjoint. Une enquête récente remise à Nicole Belloubet recense que dans deux-tiers des cas des violences avaient été signalées aux autorités sans que celles-ci interviennent. La « chaîne pénale n’est pas satisfaisante » commente la ministre… Effectivement, et c’est le moins que l’on puisse dire. Car, si l’on comprend bien, des femmes ont déclaré recevoir des coups à des policiers ou des gendarmes et l’affaire a été « classée sans suite », autrement dit quand on n’a pas demandé à ces femmes de rentrer chez elles, on a ignoré leur plainte, on n’a le plus souvent même pas enquêté…
C’est dans ce morbide contexte que certaines féministes trouvent à redire à la diffusion d’un film, tentent en fait de l’empêcher, à savoir le film de Roman Polanski, « J’accuse », en référence, ça va sans dire, avec l’affaire Dreyfus. Roman Polanski vient d’être accusé par une photographe, Valentine Monnier, de l’avoir violée en 1975 en Suisse alors qu’elle avait 18 ans. On sait, en outre, que Roman Polanski a déjà été condamné par la justice américaine pour « abus sexuel sur mineur » en 1977. Pour d’obscures raisons, il n’a pas purgé l’intégralité de la peine et est actuellement considéré comme fugitif par Interpol. En outre, onze autres femmes l’ont accusé de violences sexuelles à des âges divers, la plus jeune ayant 9 ans au moment des faits. Par ailleurs, un plainte en Suisse pour des faits similaires n’a pas abouti en raison de la prescription.
Bref, Roman Polanski n’est sans doute pas « blanc, blanc », c’est le moins que l’on puisse dire. Et vu le nombre d’affaires qui lui collent aux basques, on peut accorder quelque crédit à la dernière d’entre elle… Sauf que la plaignante n’a pas porté plainte ! Et que c’est près de 45 ans après les faits qu’elle s’exprime. Est-il bien raisonnable, sur de telles bases, d’aller empêcher la diffusion de son dernier film qui, faut-il le souligner, n’a rien à voir avec tous ces crimes. En d’autres termes, la justice est-elle désormais du seul ressort des réseaux sociaux où le seul fait de s’y voir dénoncé vaut condamnation. Quid des droits de la défense ? Quid du droit de tout accusé de se voir entendu ? Quid des preuves ? Bref, le viol est un crime mais il doit être prouvé devant des juges et des jurés après que chaque partie ait été entendue.
L’Humanité est ainsi faite que s’il est vrai qu’il est des femmes victimes – de meurtre ou de viol – on ne peut se satisfaire, a priori, de la parole de chacune. Et on a le droit de se souvenir de cette femme qui s’était plainte d’avoir été agressée dans le RER D en 2004, à la suite de quoi on avait assisté à un de ces emballements médiatiques qui secouent régulièrement l’actualité, pour ensuite, et après enquête, reconnaître qu’elle avait inventé toute l’affaire (voir ici l’enquête d’ACRIMED). Dans les affaires de viols et d’agressions sexuelles, il en va de même. Bien souvent, c’est parole contre parole et les jurés en sont réduits à juger de la crédibilité de l’une contre l’autre. C’est, par exemple, ce que raconte celle qui vient de recevoir le Goncourt de Lycéens, Karine Tuil, qui, pour les besoins de son livre, « Les Choses Humaines », a suivi maints procès d’assises. Le monde n’est pas en noir et blanc : les hommes maléfiques, pervers, ontologiquement tels, et les femmes de doux anges dénués de toute perversité, de toute volonté de vengeance, etc.
Roman Polanski est donc sans doute un triste sire, doté d’une « face noire » repoussante et condamnable. Cela ne fait pas de lui un mauvais réalisateur et son dernier film ne semble pas cocher les cases de la médiocrité. De la même façon, Bertrand Cantat, dont chacun sait qu’il a assassiné Marie Trintignant en 2003, a été condamné et a purgé sa peine. Il n’y a aucune raison qu’il soit frappé aujourd’hui d’interdit professionnel, autrement dit qu’il ne puisse vivre de son art, que ses concerts soient annulés. La justice est passée pour lui. Qu’elle passe pour d’autres et, pour cela, les femmes se doivent de porter plainte, le plus tôt possible, afin que, pour elles aussi, « justice soit faite ». Sans doute reçoivent-elles un accueil des plus contestables dans les commissariats, sans doute est-il difficile, après de telles agressions, de parler, de décrire, se répondre à maintes questions gênantes, sans doute aussi n’est-il pas facile de dénoncer celui qui, hier encore, partageait son lit. Mais la justice ne peut se rendre sur la seule base des seules déclarations recueillies vingt ou trente ans plus tard.
Quant au délai de prescription qui ne manquera pas de réapparaître à l’occasion de cette affaire, délai récemment passé de trois à dix ans pour les « agressions sexuelles », 20 ans pour le viol (et à compter de sa majorité si la victime était mineure), on ne peut, comme le demandent certaines féministes rendre ces crimes « imprescriptibles » comme le sont les « crimes contre l’Humanité », sauf à mettre un trait d’égalité entre des crimes qui visent des milliers voire des millions de personnes et des crimes qui n’en visent qu’une.
- Nouveau coup d’État en Amérique latine
C’est un petit pays, niché au nord du Chili, dans la Cordelière des Andes, la Bolivie. À sa tête, depuis 13 ans, démocratiquement élu, un « indigène », entendez un des descendants des premiers habitants du continent, des « indiens », Evo Morales. Particularité : ancien dirigeant syndical, durant les 13 années où il a dirigé le pays, il a mené une politique qui n’a pas plu aux couches dirigeantes de son pays et à l’Oncle Sam. C’est qu’en effet, réduire les inégalités, l’analphabétisme et la pauvreté ne sont pas les qualités premières que ces gens-là reconnaissent à une politique. En 2016, il convoque un « référendum constitutionnel » visant à lui permettre d’assurer un quatrième mandat. Référendum qu’il perd avec 47 % des voix mais une décision du Conseil Constitutionnel du pays l’autorise à se représenter en 2019. Ce qu’il fait…
Un premier tour se déroule le 21 octobre dernier. Les premières remontées des bureaux de vote le donnent en ballotage, l’écart avec son principal concurrent, Carlos Mesa, étant inférieur à dix points. Sont en attente tous les bureaux de vote des régions « périphériques », des zones rurales et des Boliviens de l’étranger où traditionnellement il fait ses meilleurs scores. Le décompte des voix est suspendu et l’opposition en profite pour crier à la fraude, des manifestations s’organisent faisant trois morts et deux cents blessés. Evo Morales, après avoir revendiqué sa victoire, conformément aux préconisations de l’OEA venue réaliser un audit, propose de refaire l’élection. Plusieurs unités de la police se mutinent et, au terme de quatre jours de violences diverses, le commandant en chef de l’armée, Williams Kaliman, demande à Evo Morales de démissionner. Celui-ci s’exécute et part au Mexique où AMLO, le nouveau président mexicain, lui donne l’asile politique.
Depuis, c’est le chaos. Chaos constitutionnel puisque le président de l’Assemblée nationale qui devait légalement lui succéder, démissionne. Dans la foulée, le vice-Président de l’AN et le Président du Sénat en font tout autant. De sorte que rien n’est légalement prévu en un tel cas. En foi de quoi, le seconde vice-présidente du Sénat, Jeanine Áñez, s’autoproclame présidente du pays. Réaction d’Evo Morales : « Le coup d’État le plus astucieux et le plus odieux de l’histoire a eu lieu. Une sénatrice issue d’un coup d’État de droite se proclame présidente du Sénat, puis présidente par intérim de la Bolivie sans quorum législatif, entourée d’un groupe de complices et dirigée par l’armée et la police, qui répriment le peuple. »
Et, effectivement, on s’interroge et ce que vit la Bolivie n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé récemment au Venezuela avec un Juan Guaidó Márquez qui s’était également autoproclamé Président avec le soutien de l’Oncle Sam et de ses affidés, tel notre président… Pour autant, la Bolivie n’est pas le Venezuela. Pas de faillite économique, loin de là, puisque le PIB du pays est passé de 9 milliards de dollars en 2006, date de l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, à 41 milliards de dollars en 2018 (13,5 % par an, en moyenne). Pas d’érosion monétaire, non plus : la parité avec le dollar est stable durant toutes ces années et la monnaie locale est d’usage normal, y compris pour les entreprises. Enfin, une croissance de 4 %, c’est-à-dire l’une des plus élevée du sous-continent n’est pas le plus mauvais des signes… Bref, on est loin, très loin de la situation économique du Venezuela… Quant à la nationalisation des ressources pétrolières, gazières en particulier, elle a effectivement bien servi au pays puisque celui-ci en a tiré sept fois plus de revenus qu’avant la nationalisation. Enfin, s’agissant du chômage, avec un taux de 4,5 % et un salaire minimum passé de 60 $ en 2006 à 310 $ aujourd’hui, il est des pays qui en rêvent… Le nôtre, par exemple. Seule tache au tableau nous dit-on : un taux de chômage des jeunes de 10 %. Là aussi, on connaît des pays qui aimeraient bien avoir le même… Le nôtre, par exemple. Le lecteur pourra compléter ces informations en lisant ici un article publié récemment par Libération.
Et, donc, si l’on s’explique mal pourquoi le décompte des voix n’a pas été conduit normalement jusqu’à son terme, force est de constater que, pour autant, on a bien assisté à un coup d’État car, sinon, comment nommer le fait qu’un président se voit obligé de démissionner par le chef de l’armée d’un pays ?
Quant à ceux que de telles « extrémités langagières » rebutent, nous les invitons à s’intéresser au CV de celle qui vient de prendre le pouvoir en Bolivie. Ils ont aimé Bolsonaro, ils vont l’adorer. Outre que la dame se retrouve investie en l’absence du quorum requis pour ce faire, ils apprendront qu’on la dit volontiers raciste et « cul bénit ». Ainsi a-t-elle aimablement tweeté « Je rêve d’une Bolivie débarrassée des rites sataniques indigènes, la ville n’est pas faite pour les Indiens, qu’ils s’en aillent dans l’Altiplano ou dans le Chaco !! », tweet qu’elle a supprimé mais que Tele Sur vient d’exhumer… Quant à son côté « cul bénit », il fut manifeste lorsqu’elle a pénétré dans le palais présidentiel tenant une énorme Bible à bout de bras… Il va sans dire que la politique qu’elle entend mener n’a rien à voir avec celle d’Evo Morales. Mais il n’est pas dit que le « pays profond » y consente…
Dernier mot : pendant le même temps, on a appris que Luiz Inácio Lula da Silva dit Lula, le candidat empêché de se présenter par la justice au Brésil, est sorti de prison. Le feuilleton n’est certes pas fini et cela ne conduit en rien Jair Bolsonaro à démissionner mais, enfin, ça fait plaisir… Le pire n’est pas sûr…
@ suivre…
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