2019, l’année des jours heureux ?
Mardi 1er janvier 2019
La période des fêtes qui vient de s’écouler laisse peu de temps pour écrire. Réunions de familles, libations diverses, recherches de présents, tout concourt à « laisser passer le temps », à remettre sans cesse… Que dire qui n’ait été dit maintes fois et souvent bien mieux sans paraître être redondant, inutilement redondant ? Le mieux, sans doute, est de reprendre le cours des choses…
La « parenthèse » des fêtes de fin d’année se clôt. Ce 1er janvier, comme tous ceux qui l’ont précédé, est une journée de calme, de repos avant que ne reprenne le tourbillon de l’actualité. Comme de coutume, il nous a été donné hier d’entendre et de voir le président de la République nous adresser ses vœux. Exercice imposé, les commentateurs appointés se sont succédés sur les médias pour nous expliquer ce qu’il devrait dire. En ces temps de Gilets jaunes, c’est-à-dire d’une révolte qui ne se dément pas, tout ce que le pays compte de « décideurs » espérait que le monarque républicain saurait trouver les termes pour apaiser la colère au prix, peut-être, de quelque concession. Comme il fallait s’y attendre, il n’en fut rien. Ce fut un quart d’heure d’inutile et grandiloquent bavardage consistant, pour l’essentiel, à dire que le cap serait maintenu. Disons-le, on n’en attendait pas moins… Car, et c’est bien la question que se pose l’ensemble de la classe politique, Emmanuel Macron est-il encore en mesure de faire passer ses réformes ? Au plus bas dans les sondages alors que, dans le même temps, le soutien de la population envers le mouvement des Gilets jaunes ne faiblit pas, disposant d’un socle des plus étroits, n’ayant en rayon aucun soutien politique sur lequel s’appuyer, il est seul face à un pays qui est rien moins qu’en révolte et pourrait se diriger vers une révolution. Nul ne pense sérieusement que le « grand débat » qu’il propose au pays dans les deux ou trois mois qui viennent soit autre chose qu’une de ces simagrées dont le pouvoir technocratique a le secret d’autant que, cela nous a été dit, il ne saurait être question que soient dans ce « débat » remises en causes les orientations fondamentales du quinquennat, autrement dit que ces réunions servent à quoi que ce soit qui n’ait été préalablement décidé par le pouvoir.
Cerise sur le gâteau, voilà qu’a surgit sur le devant de la scène quelqu’un dont on aurait pu penser qu’il se serait fait oublier, celui qui a été le signal de la débandade de la Macronie, Alexandre Benalla. En milieu de semaine dernière, à l’occasion du voyage d’Emmanuel Macron en terres africaines, on a appris que le sieur Benalla disposait de deux passeports diplomatiques et faisait des affaires en ces mêmes terres, voyant ici un conseiller de la présidence, là quelque affairiste notoire… L’affaire fait grand bruit d’autant que le nervi présidentiel se vante sur les ondes d’être toujours en communication avec Jupiter à qui il prodiguerait encore des conseils. Il garderait trace de ces échanges… Dans le premier cercle, il se trouve des éléments pour ne pas apprécier ces échanges et il ne fait guère de doute que la presse qui a « révélé » l’affaire, Le Monde, Mediapart, bénéficie d’informations qu’elle n’a nullement trouvé par hasard. Il faudrait être d’une coupable naïveté pour penser que tous ces « journalistes d’investigation » ont obtenu tout cela par la seule grâce d’un travail d’enquête harassant et minutieux. La réalité c’est, bien sûr et comme toujours en ce pays, que les « affaires » ne sortent que par la volonté d’un clan contre un autre. Ce qu’il faut donc comprendre c’est qu’Emmanuel Macon commence à être lâché et qu’un certain nombre de « décideurs » commencent à s’inquiéter d’avoir mis au pouvoir un homme aussi fragile voire, comme le dit Emmanuel Todd ici, « un enfant », ne sachant pas « gérer » une situation qui, si elle devait perdurer, risquerait fort de tourner mal pour eux et, surtout, pour l’ensemble de la « caste » qui gouverne.
C’est qu’en effet, le mouvement des Gilets jaunes perdure. Bien sûr, avec la période des fêtes de fin d’année, les « actes » VI et VII ont été moins forts, en particulier dans la capitale où un dispositif sécuritaire sans précédent a été mis en place faisant en sorte que les manifestants se voyaient arrêtés avant même d’avoir franchi le périphérique, certains d’entre eux étant déferrés au motif qu’ils portaient des « armes » telles des lunettes de piscine ou des casques de vélo… Des milliers de policiers ont quadrillé les rues de Paris, ne faisant guère de quartier, usant de toutes les armes dont ils disposent, matraquant abondamment ici, éborgnant là, sans que jamais ne soit interrogé le respect du cadre légal de l’usage de ces armes. Une stratégie de la peur a été mise en œuvre de sorte que nombre de Gilets jaunes ont préféré rester chez eux, autour de leur rond-point, défilant dans leur ville de province plutôt que de risquer leur intégrité physique dans une capitale en état de siège.
En ce 1er janvier se pose donc la question du devenir de ce mouvement. Nul ne pense sérieusement qu’il va gentiment s’éteindre par la grâce d’un débat national qui apparaît d’abord comme un moyen dilatoire. Le « carnet de revendications » du mouvement est maintenant à peu près établi et comporte, outre des mesures sociales tel un SMIC à 1 300 euros nets, des mesures plus « politiques » tel le rétablissement de l’ISF, le refus de la retraite par points et, surtout, le RIC, référendum d’initiative citoyenne, à quadruple vocation – législatif, abrogatoire, révocatoire et constituant – qui, dans le contexte actuel, recueille selon certain sondages une large approbation dans l’ensemble de la population du pays (voir ici).
Bien évidemment, le pouvoir ne peut accéder à de telles demandes. N’ayant consenti qu’à une augmentation de la prime d’activité, ayant refusé un « coup de pouce » au SMIC qui au 1er janvier sera de 1 227 € nets, ayant refusé de revenir sur l’ISF ou le CICE, on voit mal comment, de surcroît, il consentirait à ce que 700 000 citoyens puissent accéder à la plénitude du RIC, un tel processus contrevenant à la délégation de pouvoir sur laquelle est basée notre « démocratie » représentative dont l’actuelle assemblée nationale est la figure emblématique. Rappelons que pendant que certains se focalisent sur la « mixité » – au sens de la «parité » – de l’assemblée, ne se trouvent en son sein qu’une poignée d’ouvriers et d’employés (tous dans l’opposition) et qu’à l’inverse siègent une très grande majorité de C++ en inverse proportion de la composition sociologique du pays.
Dans le camp des Gilets jaunes, le RIC est devenu la revendication emblématique du mouvement, signe de l’extrême défiance de toute cette population à l’endroit de tout processus de délégation de pouvoir. Tout le monde institutionnel est touché, les « élites » bien sûr, les partis, les organisations syndicales et, avec elles, l’ensemble de ce qu’il est convenu d’appeler les « corps intermédiaires ». Ayant conscience de ce qu’ils ont été des dizaines d’années durant parfaitement trahis, l’heure n’est pas à la distinction subtile. CGT, CFDT, etc., tous dans le même sac nommé « les syndicats ». Partis de gauche, de droite, d’extrême-gauche ou d’extrême-droite, le seul fait d’être un parti conduit à être rejeté. Pas de quartier ! De sorte que, du côté de toutes ces organisations, grand est le trouble. Beaucoup n’ont pourtant pas le sentiment d’avoir démérité. Nombreux sont ceux qui se sont opposés, avec des grèves, des manifestations, à toutes ces décisions qui se sont empilées depuis 1983. Mais rien n’y fait, pour le moment. Le « dégagisme » les touche autant que ceux qui sont pleinement responsables de cette situation. De sorte que, par exemple, le « mouvement social », façon de désigner l’ensemble de ces oppositions, ne sait trop comment s’y prendre avec les Gilets jaunes. À titre individuel, nombreux sont ceux qui, après quelques réticences, se sont joints au mouvement. Mais jamais ils n’ont pu afficher leurs préférences partisanes ou syndicales. La démonstration a beau avoir été maintes fois administrée qu’entre le cahier revendicatif des Gilets jaunes et le programme ou les revendications de telle ou telle organisation, la différence était minime, rien n’y fait. La période est donc, pour tous ces militants, à l’accompagnement du mouvement. Nul doute que nombreux sont ceux qui pensent que viendra le temps des clarifications. Ainsi, s’il est bien normal de trouver parmi les Gilets jaunes des électeurs de Marine Le Pen, il n’est pas sans intérêt de voir que la phase de recentrage à laquelle elle a procédé avec l’éviction de Florian Philippot entre en totale contradiction avec les revendications de Gilets jaunes. Si « la blonde » veut bien entendre parler du RIC – et encore, il conviendrait d’y voir de plus près – elle s’est déclarée contre l’augmentation du SMIC et, plus généralement, contre l’ensemble des mesures sociales que comporte le cahier revendicatif des Gilets jaunes. Elle est suffisamment maligne pour ne pas trop l’afficher et la presse aux ordres, qui n’a de cesse de dépeindre le mouvement comme une menace totalitaire fascisante, se garde bien de le souligner. Mais le temps des clarifications viendra. On ne se réunit pas impunément des journées durant autour d’un rond-point sans que ce genre de contradiction ne se fasse jour…
Autre point marquant du mouvement, le fait que le « dégagisme » touche l’ensemble des médias. Dernier épisode significatif, la tournée des médias à conspuer à laquelle se sont livrés les Gilets jaunes lors de l’acte VII. BFM-TV en tête, France télévisions et tout particulièrement France-info, mais aussi Ouest-France, autrement dit cette presse régionale qui jouit, de fait, d’un monopole local. Chacun des Gilets jaunes a, durant ces deux derniers mois, pu mesurer l’écart qu’il y avait entre ce qu’il avaient vécu et la façon dont ces médias l’avaient rapporté. Toujours prompts à mettre au-devant de la scène les « violences », entendez celle des manifestants, rien n’a été dit et montré des violences policières pourtant bien réelles et d’une ampleur jusque-là jamais vues. Seul problème, chaque manifestant a aujourd’hui en poche une caméra via son smartphone de sorte qu’à peine filmées toutes ces scènes de violences policières se retrouvent instantanément sur Facebook et, dans l’instant, partagées des millions de fois. Autrement dit, pendant que BFM-TV et consorts distillent leurs informations tronquées, chacun a la possibilité d’accéder à la réalité crue et, donc, de mesurer l’entreprise de désinformation à laquelle se livrent les médias mainstream. Cette prise de conscience est évidemment un événement politique majeur. On savait déjà que les jeunes ne regardaient plus la télé, voilà que leurs aînés, s’ils continuent de la regarder, la conspuent. Le « doute méthodique » s’est installé dans une fraction de la population qu’on aimait à penser aussi naïve qu’inculte. Le phénomène n’est certes pas totalement une première puisqu’en 2005, à l’occasion du référendum sur le TCE, alors que l’ensemble de ces médias appelaient à voter OUI, les électeurs choisirent le NON à près de 55 % (avec près de 70 % de participation). Qu’avec le traité de Lisbonne qui suivit, les « élites » françaises aient décidé de n’en tenir aucun compte est évidemment un fait majeur dans la désaffection qui touche tous ces médias et, plus largement, l’ensemble de la « classe politique » qui a consenti à ce déni de démocratie. Tout se paye et plus dure sera la chute !
Manifestation de Gilets jaunes devant le siège de France Télévisions samedi 29 décembre 2018
Le plus drôle dans toute cette affaire est l’incompréhension que manifestent tous ces médias du rejet dont ils font l’objet. Biberonnés à la bien-pensance, tous ces journalistes pensent pour la plupart faire leur métier et ne comprennent même pas que s’ils sont là c’est parce que d’autres ont consentis à ce qu’ils y soient, leur patrons milliardaires en l’occurrence, les Bolloré, Drahi, Niel, etc. et avec eux l’ensemble de la hiérarchie qui les a recrutés. Quant aux « pigistes » qui font le gros des troupes, c’est-à-dire tous ces soutiers mal payés et précarisés, ils ont tôt fait de comprendre que s’ils voulaient continuer à manger il leur faut faire ce que leur direction attend d’eux sans même que la demande soit expressément exprimée. Dans cette perspective, il en est même qui font du zèle telle cette « petite main » de France 3 qui n’a rien trouvé de mieux que de « photoshoper » une banderole « Macron dégage » du plus bel effet. Les piètres excuses de la direction de la chaîne n’ont pas convaincu…
Le « caviardage » de France 3…
Faisons le point en ce 1er janvier : manifestement, les 10 milliards d’euros et l’ensemble des discours qui les ont accompagnés n’ont pas convaincu le « bas peuple ». Tout aussi manifestement, le « grand débat » qu’organise le pouvoir n’a aucune chance de convaincre. Après deux ou trois semaines d’incertitude, la chose est entendue : le cahier des 42 revendications déjà publié ici le 7 décembre fait accord sur l’ensemble des ronds-points. Tout laisse donc à penser que le mouvement va perdurer. Sous quelle forme ? Le pouvoir ayant fait le choix de laisser pourrir le mouvement et d’user d’une répression jusqu’alors rarement vue, de « bunkeriser » la capitale, les Gilets jaunes vont-ils se contenter de sages occupations de ronds-points ou de péages d’autoroutes ? Deux légitimités se font face. L’une est organisée : c’est l’appareil d’État et, en dernier recours, ses forces policières auquel le pouvoir a consenti de substantielles gratifications ; l’autre, c’est ce peuple en jaune qui s’est mis à bouger, à revendiquer, à manifester, qui a renoué avec la solidarité et la fraternité. Mais il lui faut trouver un débouché politique. Non pas un débouché « politicien », il n’en veut pas et au demeurant, en son sein, trop de forces divergentes sont présentes. Le premier pas sera sans doute, après cette période de fêtes qui se clôt, de remettre le couvert. Il lui faut faire une démonstration de force, de celles qui redonnent confiance aux troupes et qui entraînent bien au-delà du cercle des plus motivés. Certains leaders du mouvement y pensent. Ces quinze derniers jours n’auront sur ce plan sans doute pas été inutiles. En face, côté pouvoir, il y peu de chance que la perspective du « grand débat » convainque vraiment. Les modalités sont floues, les objectifs et le calendrier tout autant. Quant à refaire le coup de la manifestation gaulliste de 30 mai 1968, si certains en caressent l’idée, en l’état actuel des choses, l’entreprise semble vouée à un cuisant échec. On est donc en ce début d’année en phase d’observation. Le temps semble être suspendu. Le pouvoir ne sait plus trop à quel saint se vouer et nombre de Gilets jaunes, quoique massivement soutenus, se demandent quelle stratégie adopter pour avancer significativement et, in fine, « renverser la table ». Pour que cette « révolte » devienne « révolution », il faudra nécessairement poser la question de la légitimité du pouvoir. Celle que confère la constitution de la Vème aux actuels gouvernants, Emmanuel Macron en première ligne, ou celle des ronds-points, celle du peuple qui se veut citoyen, c’est-à-dire en pleine possession du pouvoir de décider ce qui est bon pour lui. Les mois de janvier et février seront donc, soyons-en sûr, décisifs. L’actuel statu quo ne peut perdurer. La balance va devoir pencher. Soit le pouvoir en sera emporté soit prévaudra la rancœur qui, comme le dit un dictionnaire, est cet « état affectif durable fait d’une profonde amertume, de ressentiment, de haine, lié au souvenir d’une injustice ou d’une désillusion ». Si telle devait être l’issue de ce mouvement, tout est à craindre. À nous, chacun à son niveau, de faire en sorte que cette funeste perspective n’advienne pas…
À tous ceux et toutes celles qui me font l’honneur de me lire, mes remerciements et tous mes vœux pour une année 2019 dont il n’est pas hors de propos d’espérer qu’elle passera un jour dans l’Histoire comme celle qui a ouvert la porte aux « jours heureux »…
@ suivre…
P.S. : le lecteur pourra avec profit lire ici cette intéressante interview donnée le 20 décembre par Emmanuel Todd à Atlantico dans laquelle il analyse le mouvement des Gilets jaunes et, accessoirement, s’agissant d’Emmanuel Macron, déclare tout de go que « L’État ne peut pas être incarné par un enfant… or Emmanuel Macron est désormais perçu comme un gamin par les Français »
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